Normes sociales et sport: l'exemple du RC Lens

December 19, 2017

 

Le Racing Club de Lens (RCL) est considéré aujourd’hui comme le club emblématique de l’ancien bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Lorsqu’ils mettent en scène son histoire, ses dirigeants insistent sur son statut de « club des Gueules noires », symbole des valeurs et de l’identité des mineurs. Ils soulignent XIXe siècle, les Polonais dans l’entre-deux-guerres, les Algériens, puis les Marocains, recrutés avant la aussi son rôle intégrateur dans un bassin industriel où la population ouvrière a été largement composée par les vagues migratoires successives: les Belges à la fin du fermeture des puits dans les années 1950-1960. Le RCL est présenté comme le miroir de cette immigration, lui qui compta dans ses rangs nombre de joueurs d’origine polonaise (Maryan Wisniewski, les frères encore algérienne (Ahmed Oudjani). 

 

Le club est décrit aussi, dans une perspective devenue très classique, comme un vecteur d’intégration : ce que la mine aurait fait sur le plan du travail, le club l’aurait prolongé dans le domaine du jeu, en contribuant à transformer les migrants en « Gueules noires », adhérant à une même identité à la fois sociale Georges et Bernard Lech), mais aussi autrichienne (Anton Marek), hongroise (Ladislas Schmidt) ou et locale. Un certain nombre de travaux d’historiens ont cependant montré que les relations entre football, immigration et intégration étaient plus complexes que les images mythiques que l’on en donnait parfois . Cette complexité se vérifie dans le cas du Racing Club de Lens : si la trajectoire du club éclaire en effet certains aspects de l’histoire migratoire du bassin minier, elle illustre surtout les statuts et les parcours différents des joueurs « étrangers » et permet de saisir des situations moins évidentes qu’on le dit souvent.

 

 

Pour comprendre les choix qu’opèrent les dirigeants du RCL, lorsque le club devient professionnel (1934), il faut tenir compte d’un double contexte. Le premier est celui d’une immigration polonaise organisée, à partir des années 1920, par un accord entre le Comité central des Houillères de France et le gouvernement de la nouvelle Pologne. Des dizaines de milliers de migrants et leur famille viennent peupler les cités minières et reconstituent en leur sein de véritables « petites Pologne », dotées de leurs propres commerces et de leurs propres associations.

Le second phénomène concerne le développement européen du football, et en particulier du football professionnel, autorisé en France en 1932. Dès cette époque, commence à se mettre en place un marché international des joueurs: les clubs français recourent ainsi très vite à des joueurs britanniques (pour leur compétence technique), puis aux footballeurs d’Europe centrale et, déjà, à certaines individualités issues de l’empire colonial.

 

Le RCL prend alors pleinement sa part dans ce marché. Le petit club local fondé en 1906 est patronné à partir du début des années 1930 par la puissante Compagnie des mines de Lens. Celle-ci, désireuse d’imiter d’autres entreprises – en particulier les usines Peugeot, qui entretiennent le Football Club de Sochaux – voit dans le football une distraction moderne, susceptible de plaire aux mineurs et de constituer en même temps un outil publicitaire ainsi qu’un élément de prestige. Aussi les étrangers alors présents dans l’équipe – les Autrichiens Anton Marek, Victor Spechtl, le Hongrois Ladislas Schmidt pour les plus connus – ne doivent-ils pas prêter à confusion. Ils ne sont en rien liés à l’immigration polonaise présente dans les cités minières, et attestent encore moins une volonté intégratrice, qui à ce moment préoccupe assez peu la Compagnie de Lens. Quoiqu’on ne dispose pas de sources précises, on peut supposer qu’ils sont recrutés sur la base d’un contrat strictement sportif, même si l’entreprise est susceptible de leur octroyer certains avantages (un logement dans les cités, un emploi à la fin de leur carrière sportive), en vue de les fidéliser.

 

Les migrants polonais, installés dans les cités, d’origine rurale pour beaucoup et qui, pour une partie d’entre eux, découvrent le football en arrivant en France, commencent peut-être à peupler les tribunes du stade Félix Bollaert (celui du RCL), mais ils sont encore peu présents dans l’équipe. Il y a toutefois, dès cette période, des exceptions que l’ouverture progressive des dossiers du personnel des compagnies minières permet de suivre de manière fine. C’est le cas par exemple de Stefan Dembicki, surnommé Stanis par les supporters.

Né en 1913, il vient d’une famille de migrants polonais installée d’abord dans la Ruhr en Allemagne et qui arrive en France au début des années 1920. En 1926, il est embauché comme apprenti-mineur par la Compagnie des mines de Courrières, voisine de celle de Lens. Cette dernière le recrute en 1935 pour ses talents sportifs. Si Stefan Dembicki est enregistré en effet parmi le personnel de la compagnie lensoise, il est immédiatement affecté aux services de la surface, beaucoup moins exigeants physiquement. À la même date, il entre dans l’équipe professionnelle du RCL, où ses dons de buteur font le bonheur des spectateurs.

 

 

On voit bien ici comment les moyens et la logistique de l’entreprise minière permettent d’alimenter l’équipe, et qu’en retour les compétences footballistiques d’un joueur peuvent constituer pour ce dernier des ressources : Stefan Dembicki échappe au travail du fond et profite de l’appui des dirigeants lensois pour obtenir en 1936 la nationalité française. C’est aussi un moyen pour ces derniers de contourner les règles plus sévères qu’édicte en 1938 la Fédération française de football limitant à deux le nombre de joueurs étrangers autorisés dans une équipe. Derrière le qualificatif « d’étrangers » ou « d’immigrés », se dévoile, dès cette période, une situation hétérogène, qui voit coexister des migrants proprement sportifs et des migrants industriels, présents pour certains dans l’équipe, mais sans que cette dernière soit vraiment envisagée comme un instrument d’intégration sociale.

 

Footballeurs et/ou mineurs

 

Vingt ans plus tard, en 1958, l’équipe lensoise n’est plus la même. Six des onze joueurs viennent de familles de mineurs polonais et ont grandi dans le bassin : Kowalkowski, Ziemczak, Sowinski, Wisniewski, Placzek, Szkudlapski. Les mouvements de l’immigration ouvrière trouvent cette fois directement leur traduction dans le football professionnel.

 

Cette évolution trouve sa source dans plusieurs inflexions. La nationalisation des compagnies minières, en 1946, et les contraintes afférentes en matière de gestion incitent les responsables lensois à adopter une politique moins dispendieuse. Ils prennent en outre davantage conscience du rôle que peut jouer le spectacle du football, non seulement en tant qu’argument publicitaire, mais aussi comme vecteur de consolidation d’un groupe ouvrier qui a été en proie à de vives tensions durant les années 1940. Tout cela les conduit à jouer beaucoup plus qu’auparavant sur le vivier de la jeunesse du bassin, en s’appuyant sur le réseau des ingénieurs-présidents des clubs amateurs, transformés en sergents recruteurs de l’équipe professionnelle. C’est cette articulation plus étroite entre la logique sportive et celle de l’entreprise qui permet par exemple au club lensois de recruter Maryan Wisniewski, venu d’Auchel, et un peu plus tard les frères Georges et Bernard Lech, tous deux repérés à Montigny-en-Gohelle.

En privilégiant un recrutement plus localisé, le RCL en vient ainsi à refléter beaucoup plus fidèlement la population ouvrière, surtout dans sa composante polonaise. On voit également se diffuser le statut qui était celui de Stefan Dembicki. Les jeunes joueurs d’origine polonaise sont pour la plupart, au moins au départ, des « footballeurs-mineurs ». Ils ont un contrat de travail aux Houillères nationales, exercent officiellement dans les bureaux, tout en ayant la latitude de consacrer au football une bonne partie de leur temps. Ce statut hybride paraît donner satisfaction aux différentes parties. Pour des enfants de migrants, qui ont abandonné désormais la perspective du retour en Pologne, ce statut offre des voies de promotion interne à l’entreprise minière, tout en les protégeant, ainsi que les hommes de leur famille, du pire de la mine, c’est-à-dire du travail au fond. Même un Raymond Kopaszewski, le fameux Raymond Kopa, recruté par le club voisin de Noeux-les-Mines, ne voit au départ dans le football qu’un moyen de remonter à la surface et de devenir électricien. Quant aux dirigeants du RCL, ce type de contrat leur permet de disposer d’une équipe à moindre coût, et de s’attacher leurs joueurs, tenus par les avantages que confère le statut du mineur (logement gratuit, protection sociale, etc.).

 

 

Qu’en est-il alors du regard porté sur ces « Polonais » du Racing, et de la manière dont eux-mêmes vivent leur situation ? Dans une perspective assimilatrice, là encore assez commune dans les années 1950-1960, leur identité polonaise est rarement soulignée, sauf à évoquer leurs « noms rudes ». Les dirigeants du RCL tiennent bien davantage à ce qu’ils continuent à se comporter, non comme des vedettes, mais comme des travailleurs sérieux et modestes, censés représenter sur le terrain les valeurs des travailleurs-mineurs.

Les attitudes des supporters, pour ce que l’on peut en connaître sont, elles, parfois ambivalentes. Certes, ces joueurs sont soutenus, quand ils gagnent, et perçus comme des « gars du coin », pour lesquels les spectateurs multiplient les surnoms : Théodore Szkludlpaski se mue en Théo, Ludikowski en Ludo, et Kopaszewski… en Kopa. En revanche, ces joueurs, qui continuent à vivre dans les cités minières, sont constamment sous la surveillance de la communauté locale, qui estime que les privilèges dont ils bénéficient de la part de l’entreprise doivent se payer sur le terrain, mais aussi hors du terrain, en se prêtant aux remarques, bavardages et autres observations des voisins. Les quelques joueurs qui tentent de sortir de ce cadre sont vivement critiqués, à l’instar de Théodore Szkudlapski. Celui-ci se voit reprocher ses sorties nocturnes et sa manière de se « pavaner sur le terrain », en déployant par trop de fantaisie individuelle.

 

Beaucoup de ces joueurs sont maintenus en réalité dans une position étroitement subordonnée, tout à la fois en raison de leur âge, de leur origine ouvrière et polonaise. Les dirigeants du Club, qui sont aussi des représentants de la hiérarchie minière, peuvent les menacer, en les écartant de l’équipe, de les priver, eux et leurs proches, de tous les droits et avantages que confère l’insertion dans le cadre des Houillères. Pour la majorité de ces footballeurs, l’univers des possibles reste donc étroit, y compris sur le plan sportif. Loin d’être mués en icônes de l’intégration, ils sont invités à se cantonner à l’image de l’ouvrier modeste et à ne surtout pas sortir du rang. Pour quelques cas de grande réussite, avec une carrière nationale, voire internationale à la clef (Wisniewski, Kopa, Lech), combien de trajectoires brisées, ou du moins amoindries, pour avoir voulu s’émanciper de cette image (Théodore Szkudlapski) ou pour s’y être au contraire trop fidèlement conformés (Arnold Sowinski) ?

 

Style de jeu et origines

 

Il faut toutefois noter que, même durant cette période, les dirigeants du RCL ne renoncent pas tout à fait à opérer des recrutements sur le marché sportif. Les « Polonais » sont en effet pour la plupart très jeunes, et l’équipe a besoin parfois de joueurs plus aguerris. Les responsables lensois tentent donc régulièrement des « coups », en recrutant des footballeurs expérimentés, français (ainsi le premier équipier noir du RCL, le Martiniquais Xercès Louis) ou étrangers (le Suédois Egon Jonsson), mais aussi des joueurs en devenir : dans ce dernier domaine, l’Algérien Ahmed Oudjani est sans doute l’un de leurs « coups » les plus réussis.

 

Dans les années 1950, l’immigration algérienne est présente dans une industrie minière à la recherche, en cette période de reconstruction, d’une main-d’œuvre jeune, robuste, introduite dans le processus de production à un coût très bas. Mais, comme un retour à la situation de l’entre-deux-guerres, Ahmed Oudjani n’a, lui non plus, rien à voir avec cette immigration minière. Formé dans le club de Skikda (ex-Philippeville, dans la région d’Oran), le joueur arrive en France en 1955. Il est repéré par les recruteurs du RCL et arrive à Lens durant l’été 1958. Il y bénéficie du statut que le club accorde en général à ses « étrangers », ou plus exactement, à ses « vedettes », c’est-à-dire à ceux qui ont été recrutés en suivant la filière des transferts sportifs ; lui est ainsi proposée la location d’un logement au centre-ville, et non dans les cités minières. Le joueur d’origine algérienne est considéré comme un professionnel, recruté et payé uniquement pour ses compétences sportives, et ne relève pas du statut beaucoup plus contraignant de « footballeur mineur » qui est celui des plus jeunes joueurs.

 

Intériorisation des normes

 

L’intérêt du cas d’Oudjani réside par ailleurs dans les identités plurielles qui sont les siennes. Le jeune homme revendique son identité algérienne. Le fait éclate, lorsque, à l’automne 1959, il quitte brusquement la ville pour participer aux péripéties qui rythment la vie de l’équipe du FLN. Il n’en revient pas moins à Lens avec sa famille en 1962, après la signature des accords d’Évian, et reprend sans difficulté sa place dans l’équipe. Cette interruption n’empêche pas non plus Ahmed Oudjani, surnommé « Médo » par les supporters, de devenir l’un des joueurs adulés des tribunes du stade Bollaert.

 

Cette prédilection tient beaucoup à la manière dont il intériorise les normes dominantes au sein du club. Ahmed Oudjani est adopté par les Lensois, non seulement parce qu’il marque (il est le meilleur buteur du championnat au cours de la saison 1963-1964), mais aussi parce que son style entretient des affinités certaines avec les attentes des spectateurs lensois. Fonceur, acharné, sillonnant le terrain, passant en force, même avec une clavicule cassée, Ahmed Oudjani plaît à un public alors massivement composé de mineurs. Il reflète les valeurs de ces derniers, il accepte la pression qu’ils exercent, sur le terrain et hors du terrain, en se prêtant volontiers aux discussions qui, dans les rues ou les cafés, animent Lens. En ce sens, le joueur algérien réussit en s’adaptant aux normes de la communauté ouvrière locale, alors que certains jeunes footballeurs d’origine polonaise, Théodore Szkludlpaski par exemple, pourtant beaucoup plus proches à l’origine de cette communauté, n’y arrivent jamais et finissent par quitter le club. Ahmed Oudjani a, en d’autres termes, un style plus « polonais » que certains des « Polonais » du RCL. Cela démontre la fragilité de la liaison entre origine ethnique et style des joueurs, et, plus largement, de la complexité et des enjeux multiples de cette question stylistique, qui ne relève en rien d’une essence, mais d’une construction où interviennent à la fois les pratiques des joueurs, les attentes des spectateurs, et les représentations forgées par les médias.

 

 

Après la dislocation de l’entreprise et du monde social minier, à partir des années 1970, le RCL se banalise peu à peu, et ses formes de recrutement deviennent de plus en plus semblables, les moyens en moins, à celles que mettent alors en œuvre les principaux clubs français et européens. la partie minière de son histoire s’estompe. L’expansion et la libéralisation du marché du football ont par exemple mis fin aux statuts hybrides dont bénéficiait une partie des joueurs du Club, et, de façon plus globale, ont affranchi considérablement les footballeurs de la subordination à l’égard des dirigeants.

 

En revanche, le cas lensois invite à mieux cerner la genèse de certains questionnements présents : la confusion qui gît souvent derrière le qualificatif d’« étranger » dans le monde du football, la nécessité de distinguer les situations des joueurs issus de l’immigration sportive et de ceux issus de l’immigration du travail, l’ambivalence enfin des représentations attachées à ces joueurs, qui peuvent aussi bien, selon les contextes et les moments, être érigés en icône nationale ou locale, que stigmatisés comme étrangers à certaines valeurs et à certaines normes comportementales.

 

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